Il est rare d’entendre parler positivement de santé mentale dans les émissions de téléréalité. Dans ce type de programme, on est davantage habitué à voir des séquences de clash, où le vocabulaire de la santé mentale renvoie à l’invective (« t’es fou », « j’étais hystérique », « t’es un mytho », etc).
A l’inverse de cela, dans la franchise TV américaine Ru Paul’s Drag Race, parler positivement de santé mentale est devenu un sujet récurrent. Il y a quelques années, l’animateur et créateur du format Ru Paul, avait lui-même partagé son expérience personnelle de la dépression, et évoqué ses combats les plus intimes.
Que ce soit dans le format américain, ou dans ses adaptations en France, au Canada, ou ailleurs, les drag queens prennent la parole sur le sujet de la santé mentale, en sortant des clichés habituels. La santé mentale est évoquée sous diverses formes dans l’émission : la pression et le stress de la compétition, la charge émotionnelle qu'elle implique, le soutien et la sororité entre queens, la gestion de l’image publique et de la notoriété (notamment sur les réseaux sociaux)...
Dans la saison 2 de l’édition française, la drag queen Moon a parlé de sa santé mentale avant l’émission, à l’époque où elle n’avait pas encore pris la décision d’entamer une transition de genre (diffusion le 17/07/2023 sur France 2) : « J’étais tellement mal. J’étais en mode survie. Je ne voulais plus continuer. C’était : « j’arrête la vie ». Je pensais au suicide tout le temps (…) Quand tu as l’impression qu’il n’y a rien qui va, tu te dis « à quoi bon ? ». J’étais tellement sûre que c’était moi le problème, que je n’ai même pas essayé de comprendre pourquoi j’étais mal. Je me suis dit que ce serait peut-être plus facile de ne pas exister (…). J’y pensais tout le temps… Et puis je me suis rendu compte que j’avais tellement de choses à dire et à faire dans ma vie (…). C’est là que je me suis rendu compte que la vie était belle ».
Quelques épisodes plus tard, Moon décide d’arrêter sa participation à l’émission et s’en explique (diffusion le 04/08/2023 sur France 2) : « Je suis arrivée à un stade où ma santé mentale me pousse à me retirer. Je ne peux pas rester dans cet état de faiblesse et je crois que c’est ma force qui me donne l’énergie de me retirer ». Ce qu’elle met alors en avant, c’est que la production même d’une émission de téléréalité peut avoir des conséquences sérieuses sur la santé mentale des participant.e.s (et ce n’est pas coupé au montage !).
La drag queen Soa de Muse évoque sa notoriété, et les conséquences sur sa santé mentale (diffusion 17/07/2025 sur France 2) : « On reçoit énormément d’énergie, positive ou négative. Beaucoup de personnes projettent sur toi, et c’est ultra lourd de porter tout ça. Des fois tu as besoin d’écoute. Un psychologue c’est le meilleur allié pour ça. C’est une personne qui va t’écouter et avoir un regard extérieur, avec qui tu peux échanger sans affect. » Et Soa de Muse de continuer : « Il y a des gens qui disent « oui j’ai vu un psy, ça n’a pas marché ». Ça prend du temps de trouver son bon psy ! ». En effet, cela prend du temps de trouver chaussure à son pied. Un psy n’en vaut pas un autre. Tout est une question de feeling, de ressenti. Il faut prendre le temps de consulter plusieurs professionnels, pour trouver celle ou celui qui vous correspondra le mieux, et avec lequel/laquelle vous vous sentirez en confiance.
L’émission Drag Race met en lumière des jeunes LGBTQIA+ qui parlent ouvertement de leur suivi psychologique, et de leur santé mentale. On a souvent une vision festive, gaie, militante, de la communauté LGBTQIA+, et on oublie parfois que sur le plan psychologique, il est fréquent de retrouver auprès de jeunes LGBTQIA+ un certain nombre de caractéristiques, qui peuvent avoir un lourd impact sur leur psychisme. Je pense par exemple à :
- des traumatismes sociaux, parfois des phénomènes d’exclusion de leur foyer, et de façon fréquente la perte de certaines relations. La sensation d’isolement peut être massive ;
- le sentiment d’être dans le mauvais corps, d’être « dans la mauvaise vie » ;
- des épisodes de harcèlement scolaire : beaucoup de patient.e.s me rapportent les moqueries subies, parfois pendant plusieurs années ;
- des idées suicidaires à l’adolescence, souvent au moment de la montée des pulsions sexuelles, qui s’accompagnent d’un sentiment de différence par rapport à une norme ;
- le poids du « secret », et le coming out qui ne produit pas toujours la délivrance attendue ;
- la remise en cause de leur avenir, de leur horizon de vie future. Parfois c’est tout le projet professionnel qui peut être détruit ;
- l’exposition très jeune, parfois dès la première relation sexuelle, à des pratiques brutales sans consentement ;
- la liste n’est pas exhaustive…
Bref, pour résumer : les drag queens ouvrent nos regards et nos esprits, elles alertent, et elles éduquent, et grâce à une émission de télévision divertissante, le sujet de la santé mentale peut progresser dans notre société.
Ajouter un commentaire
Commentaires