Dans sa pièce ‘Œdipe roi’ au théâtre de l’Odéon, l’auteur et metteur en scène Eddy d’Aranjo aborde le sujet de l’inceste, et du poison qu’il représente à tous les niveaux de la structure familiale. Cette pièce de théâtre est construite dans un genre hybride, entre théâtre du réel et enquête documentaire. L’auteur Eddy d’Aranjo revisite le mythe de Sophocle qui a, en d’autres temps, inspiré Sigmund Freud pour sa théorie du complexe d’Œdipe.
Il y a 2500 ans, Sophocle écrivait la tragédie ‘Œdipe roi’. Son intrigue reprenait le mythe originel, dans une interprétation raccourcie. Œdipe, qui prend le trône de Thèbes, doit faire face à son terrible destin ; sans le savoir, il s’est rendu coupable de parricide (en tuant son père Laïos) et d’inceste (en ayant épousé sa mère Jocaste) …
Plusieurs millénaires plus tard, Sigmund Freud, inventeur de la psychanalyse, propose le concept de « complexe d’Œdipe ». Freud élabore son concept en reprenant les principaux éléments de la pièce de Sophocle.
Mais le complexe d’Œdipe, c’est quoi ?
Sigmund Freud a tiré de la tragédie de Sophocle la notion de complexe d'Œdipe. Si on devait la résumer, ce serait la théorie selon laquelle un enfant a un désir inconscient pour sa mère, et donc perçoit le père comme un obstacle, un rival, pour accéder à elle. Dans cette vision, il y aurait un désir incestueux de la part de l’enfant pour sa mère, et une envie meurtrière pour son père. Selon Freud, cette dynamique est universelle, et elle se manifeste chez l'adulte sous forme de rêves et de pulsion.
Est-ce encore une théorie pertinente ?
Affirmer l’universalité de cette théorie, rend la démarche de Freud fragile et difficile à défendre dans la société actuelle. Au fil du temps, le complexe d’Œdipe de Sigmund Freud a été critiqué par plusieurs psychanalystes. En effet, la structure familiale traditionnelle de la société viennoise de 1900 où vit Freud (père - mère - enfant) n’a rien d’universel et transposable aujourd’hui.
Dans les années 70, Deleuze et Guattari ont lancé les premiers tirs contre Freud, en publiant l’Anti-Œdipe. Ils proposent une révolution conceptuelle dans la théorie psychanalytique : pour eux, le désir n’est plus un manque, mais une machine désirante qui produit ; l’inconscient n’est plus un simple réservoir structuré, mais un créateur. Pour ces auteurs, la psychanalyse freudienne entrerait dans un repli idéologique si elle continuait de défendre ce concept.
Plus récemment, la psychanalyste Laurie Laufer a critiqué l’universalité du complexe d’Œdipe : pour elle, ce ne serait pas une réalité universelle ni une structure biologique, mais plutôt un outil conceptuel pour explorer l’ambivalence des pulsions infantiles. S’appuyant sur Michel Foucault, Laurie Laufer propose que le complexe d’Œdipe serait un dispositif discursif qui impose des contraintes à l’individu. En ce sens, ce dispositif exercerait un pouvoir sur l’enfant. En outre, Laurie Laufer montre que le complexe d’Œdipe peut se manifester dans des configurations familiales variées, en phase avec la société actuelle (familles recomposées, homoparentales, etc.).
Personnellement, je pense qu’il ne faut pas prendre le complexe d’Œdipe au pied de lettre. En tant que psychologue et psychothérapeute, c’est très certainement une notion à connaitre, à intégrer dans certains de ses raisonnements, mais cela ne peut être notre boussole et guider nos conclusions. Ce que je constate, au travers de ma pratique et de mon expérience, c’est que ce concept ne peut pas se prétendre universel, et qu’il est parfois une réponse trop facile pour expliquer des situations complexes. Il y a d’autres mystères à élucider, mais la psychanalyse a trop souvent tendance à prétendre qu’elle sait tout et a réponse à tout. Ce n’est pourtant pas le cas !
Et quid de la pièce d’Eddy d’Aranjo ?
La pièce se déploie sur un mode hybride, entre performance, théâtre filmé, et enquête documentaire, ce qui est très original. Eddy D'aranjo parle de sa famille, et analyse comment l’inceste a fait système au fil des générations, distillant son poison dans toutes les ramifications de la structure familiale. Pour y parvenir, Eddy D'aranjo a mobilisé des témoignages audios de membres de sa propre famille, et des archives (photos, actes d’état civil, lettres).
Eddy D'aranjo déconstruit la pièce de Sophocle, pour montrer que l’inceste n’est pas un destin inéluctable, mais un crime social issu de conditions familiales, économiques et culturelles. Dans son spectacle, il questionne la nature même de l’inceste : il met en lumière les causes structurelles et les conséquences individuelles.
Ce spectacle est une œuvre exigeante, difficile d’accès pour un spectateur non-averti, mais il est brillant et bouleversant de bout en bout. Eddy D'aranjo a été la grande révélation théâtrale de ce début d’année selon moi. Il a peut-être proposé son grand œuvre, et pour sûr, un objet théâtral qui fera date.
Je suis heureux d’avoir pu assister à cette création – et je regrette que des spectateurs soient partis de la salle, parfois bruyamment, car ils sont passés à côté de quelque chose de grand. Le propos d’Eddy D'aranjo est une critique de la société qui permet à l’inceste de persister, et une invitation à briser le silence par le biais du théâtre.
Toutes les infos sur le site du théâtre : https://www.theatre-odeon.eu/fr/oedipe-roi-25-26