Le livre de Flavie Flament La consolation (éd. JC Lattès) a dix ans. Ce témoignage, bouleversant, traite le trauma lié aux violences sexuelles. La journaliste y parle du temps nécessaire pour se reconstruire – une trentaine d’années, dans son cas – et montre le décalage entre le temps judiciaire et le temps psychique. Je recommande vivement la lecture de ce récit.
Il y a quelques semaines, j’ai échangé avec ma voisine de train sur mon métier de psychologue. Lorsque je lui ai parlé de mon activité hospitalière auprès des adolescentes, nous avons abordé le sujet des violences sexuelles, et ma voisine m’a alors conseillé la lecture de La Consolation de la journaliste, animatrice, autrice, Flavie Flament.
Le livre La Consolation m’avait échappé au moment de sa sortie, mais pas ses répercussions puisque je me souviens très bien avoir lu des articles sur David Hamilton. Et plus récemment, cette notification du journal Le Monde, tombée sur mon téléphone le 15 mai dernier : « Flavie Flament annonce avoir déposé plainte contre le chanteur Patrick Bruel pour viol ». Le conseil de lecture de ma voisine de train me permet donc de rattraper mon retard, et de connaitre l’histoire si particulière de cette journaliste.
La consolation est un cri. Et pour le lecteur, c’est une claque. Dès les premières lignes, Flavie Flament pose son objectif : parvenir à consoler la jeune fille qu’elle a été. Ce livre est un témoignage sur l’emprise, sur l’adolescence, sur ce que c’est d’être une jeune fille à la fin des années 80, sur le traumatisme, sur la/les répétition(s), sur le silence, sur le déni, sur l’amour qu’on attend des adultes quand on est enfant, sur les rapports de dépendance et de pouvoir, et sur l’utilisation du corps des femmes comme objet de transaction, et de soumission.
En tant que psychologue, la dimension du récit qui m’a particulièrement touché, c’est celle où Flavie Flament parle du refoulement, du déni, et de la scission que le trauma a créée en elle. L’autrice évoque ce qui, pendant des décennies, a constitué son quotidien : crises d’angoisse, douleurs somatiques inexpliquées, tentatives de guérison par les médecines douces, répétition de schémas (en particulier dans ses rapports aux hommes). Plutôt que de consulter un psy.chologue.chiatre, la narratrice raconte ses années d’errance, et la difficulté à surmonter son a priori : cette idée très répandue que, si elle voit un psy, elle va « passer pour une folle » (page 75).
La consolation est donc aussi un récit de ces décennies de tentatives d’oubli, quand la psyché a tout fait pour essayer d’effacer de sa mémoire ce qui a fait trauma. Et Flavie Flament rapporte comment les épisodes traumatiques revenaient par « flashs », et comment elle vivait dans « la terreur de leur surgissement » (page 99).
Elle parle du clivage qu’elle a entretenu entre son enfance et sa vie d’adulte, comme si elle s’était dédoublée, ou plutôt comme si elle s’était abandonnée. Le récit s’articule d’ailleurs ainsi : des chapitres où la narratrice parle de la femme qu’elle est aujourd’hui à la première personne, et de chapitres où elle raconte l’histoire de son enfance à la troisième personne (en nommant cette jeune fille Poupette). Sigmund Freud a montré que ce clivage entre deux moi, c’est une opération extrêmement coûteuse pour la vie psychique. Et ce que Flavie Flament nous donne à lire, c’est le récit de ce travail thérapeutique, de cette réconciliation entre ses deux moi.
Poupette a été victime de violences sexuelles à partir de ses treize ans, de la part d’hommes plus âgés, parfois de plusieurs fois son âge. Avec le consentement implicite de sa mère. Oui.
Avec
Le consentement
De sa mère
Le récit analyse le lien toxique entre cette mère malade, et sa fille : un lien d’emprise, de dépendance affective, fait de chantage, d’envie, de projection, et de loi du silence. La consolation, c’est donc aussi l’histoire glaçante d’une mère qui narcissise sa fille quand elle se voit à travers elle, mais qui peut aussi la démolir psychiquement, et physiquement, en utilisant son corps à la place du sien propre. Une mère qui, plutôt que de protéger son enfant de treize ans, la donne à des inconnus en échange de quelques rêveries.
La consolation est un travail hors normes, bouleversant, et je remercie ma voisine de train de me l’avoir fait découvrir, car au-delà du cas particulier, ce texte touche à l’universel.
PS : J’apprends en écrivant cette note, que le livre La Consolation a fait l’objet d’un téléfilm, dont le rôle-titre est interprété par l’irremplaçable, brillante, et éternelle, Emilie Dequenne. Je ne l’ai pas vu, mais je présume qu’il a été fait avec une grande qualité d’adaptation.
Lien de l’éditeur du livre La Consolation : https://www.editions-jclattes.fr/livre/la-consolation-9782709646949/
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